Et tu n'aurais pas dû. Tes ronds étant mieux investis dans un caf-conce apte à recevoir un type qui vaut mieux que lui en 2025 mais qui galère à se faire connaître, et quoi qu'il en soit ne sera pas 1500% moins bon à 10 balles l'entrée.
Edit: Et pour avoir discuté de Canta avec JL, je différencie aussi l'artiste de l'oeuvre et de l'onde qui m'est envoyée. Quand tu vois qu'un JL que je considère trop obnubilé par le féminisme et l'anti patriarcat peut le reconnaître, ça le fait l'impression qu'on pourra toujours discuter de nos désaccords et de nos perceptions, alors qu'arrêter d'écouter un zikos que tu respectes parce qu'il a commis un truc horrible c'est le début de l'asservissement. J'ai écouté un groupe de skinheads en même temps que les groupes punks. C'est dire si je préfère la rébellion quelle qu'elle soit à la molesse et l'embourgeoisement et le statu quo de ces supers millionnaires de l'entertainment qui ont bien trop engrangé au regard de leur talent un peu supérieur, parfois seulement. Bref, les idoles c'est pas pour moi, et encore une fois, c'est enseigné par la religion.
Je ne peux valider la formulation "PEUT le reconnaître" alors qu'il s'agit de l'un de mes chevaux de bataille depuis toujours.
En revanche, je ne distingue pas "l'homme de l'artiste" selon la formule consacrée, parce que je pense que ce dernier se nourrit de ce qu'il est au quotidien, son parcours, son éducation, ses drames, ses colères, ses expériences.
Ce qu'il faut distinguer, c'est l'œuvre de l'individu.
Parce qu'une œuvre n'appartient plus (et je parle bien sûr sur le plan moral) à son créateur à la seconde où elle est partagée publiquement.
Prétendre effacer de la mémoire collective une chanson de Noir Désir (Noir Désir qui ne se limite pas à Bertrand Cantat, au passage, même s'il en est l'incarnation principale), des radios, des playlists Spotify et j'en passe, c'est refuser aux gens l'idée qu'ils puissent avoir leur propre souvenir.
Une chanson, un livre, un film, c'est une émotion. C'est quelque chose qui n'appartient qu'à nous-mêmes, et pas à celui qui l'a créé. Si j'ai une émotion singulière, le souvenir d'un premier baiser, d'une soirée chaleureuse entre amis, d'un concert mémorable, en entendant telle ou telle chanson, il n'est du droit de quiconque de vouloir me priver de l'émotion que celle-ci génère encore chez moi aujourd'hui.
Effacer, c'est vouloir priver nos vies, personnelles mais aussi collectives, d'une partie de leur histoire.
Dans d'autres cas, c'est une dynamique dangereuse, qui prive aussi de la possibilité de contextualiser des œuvres et comprendre l'époque qu'elles racontent, sous des prétextes souvent faussement militants et très souvent mercantiles (lire à ce sujet l'éclairant (et très court) "Toutes les époques sont dégueulasses" de Laure Murat).
J'entends parfois qu'il faudrait "penser à la souffrances des victimes", par exemple lorsqu'on leur inflige une chanson de Noir Désir à la radio.
Certes, mais une société ne peut pas fonctionner ainsi. La mère d'une femme morte sous les coups de son mari restera éternellement la mère d'une femme morte sous les coups de son mari mais il convient de ne pas la réduire à ce statut, et c'est précisément le rôle de la Justice quand elle inflige sa peine à son meurtrier. Après quoi, la société ne peut s'enquérir au quotidien de la souffrance de chacun. Une radio le peut si elle le veut, et choisir d'effacer les artistes de son choix si bon lui semble (mais enfin, il ne restera plus grand monde à la fin selon les critères de moralité de 2025), mais ce n'est pas à l'auditeur de se trouver soumis à la question des bonnes mœurs parce qu'il aime les chansons d'un infréquentable et a envie de les écouter.
Le féminisme ne progressera en rien en conspuant les gens qui vont voir Cantat à un concert.
C'est plus un trip égocentrique qu'autre chose, qui donne à ses acteurs la sensation d'être actifs, et parfois d'avoir fait leur misérable part, d'appartenir au camp du bien et, surtout, de pouvoir le dire haut et fort partout. Alors que le combat est dans le quotidien et non dans le spectaculaire, ce qui te fait dire que je suis casse-couille avec mes tropismes féministes.
À tout cela, j'apporte une nuance : je disais qu'un homme et un artiste ne peuvent se distinguer, et je pense qu'il y a quelques cas très isolés où la mise au ban est... disons, légitime.
Par exemple Matzneff, dont 95% des écrits (par ailleurs à chier sur le plan littéraire mais ce n'est pas le sujet) reposent sur son plaisir à enculer des adolescents, soit le crime dont il est accusé. Dans le cas précis, l'absence à ce point de frontière entre l'homme et l'écrivain me laisse dire que, s'il ne doit pas être interdit de le lire encore et de faire tourner ses merdes sur des plateformes de revente d'occasion, les maisons d'édition sont légitimes à ne plus l'éditer.